Un lundi matin rue de la Cavée verte
Camille Mercier est arrivée au 14 rue de la Cavée verte avec un sac de tools posé sur le trottoir, un lundi matin pluvieux, et elle a senti l’odeur avant même de monter les trois marches. Bois humide, colle ancienne, poussière qui a pris l’eau. La porte d’entrée de cet immeuble en brique des années 1930 ferme mal depuis la mi-août, le bas du chambranle a gonflé de quatre millimètres, et le pêne ne rentre plus dans la gâche sans qu’on pousse l’épaule contre le vantail. Elle travaille pour Kilergflux, atelier de menuiserie installé au 136 impasse Danton, 76620 Le Havre, et elle intervient dans ce type de logement depuis onze ans.
« Ce n’est pas une malfaçon. »
Dans le hall, son hygromètre a affiché 78 % d’humidité relative. Au premier étage, dans le couloir, il indiquait 54 %. Ce qui change pour les habitants tient en gestes minuscules : la porte qu’on retient au lieu de la laisser claquer, la boîte aux lettres du rez-de-chaussée qui prend l’eau et tache le courrier, les trois logements du bas dont les placards de cuisine ont travaillé jusqu’à ce que deux portes refusent de fermer et qu’un tiroir frotte sur le fond. Nathalie Fournier, qui tient les rendez-vous chez Kilergflux, a compté dix-sept appels pour du bois gonflé entre le 25 août et le 5 septembre 2026, sur les quartiers de Graville, Sanvic et Sainte-Marie ; l’an dernier, sur la même période, il y en avait onze.
Personne n’a de solution durable.
Les habitants le savent. Ils appellent, on vient, on rabote, on ajuste, on repart, et septembre revient avec la même question posée à la même porte.
Ce que l’air de l’estuaire fait au bois
La station météo du cap de la Hève relève une humidité relative moyenne de 81 % en septembre, contre 74 % en avril. L’écart paraît faible. Il ne l’est pas pour le bois. Le chêne et le sapin des menuiseries intérieures posées entre 1950 et 1980, très présents à Graville et à Sanvic, réagissent à cette variation, et un panneau de particules de 18 millimètres peut gagner jusqu’à 0,4 % d’épaisseur pour dix points d’humidité relative en plus. Sur une porte de placard de 60 centimètres, cela suffit à bloquer le chant.
Guillaume Leroy, qui suit les clients chez Kilergflux, reçoit les photos à [email protected]. « Les gens croient que le meuble est cassé. Dans huit cas sur dix, c’est le bois qui a bougé, pas la quincaillerie. » Il précise que l’atelier ne fait pas de diagnostic structurel, ne touche pas aux réseaux électriques et n’intervient jamais sur les véhicules ou les circuits de froid.
Une partie du problème vient des travaux des années 2000.
Beaucoup de logements du secteur ont reçu des fenêtres à double vitrage très étanches sans ajout de ventilation. L’air ne circule plus. La vapeur d’eau de la cuisine, de la salle de bain et de la simple respiration reste dans les pièces. Le résultat se lit sur les meubles bas, les plinthes, les portes de placards, parfois sur les parquets qui gondolent par plaques de trente à quarante centimètres. Les habitants attribuent cela à une fuite. La fuite n’existe pas. C’est la condensation.
Une tournée qui se répète chaque automne
L’atelier du 136 impasse Danton ouvre du lundi au vendredi de 9h30 à 12h30 et de 14h00 à 18h00, et le samedi sur rendez-vous ; depuis 1995, Kilergflux travaille le bois, restaure des meubles anciens, fabrique des étagères et des caissons, pose des cadres, sans jamais rien fixer au bâti ni toucher à l’électricité ou à la maçonnerie. Entre la dernière semaine d’août et la deuxième semaine d’octobre, l’activité change pourtant de forme : les demandes de restauration de meubles anciens cèdent la place aux ajustements, on rabote un bas de porte, on reprend une charnière, on ponce un chant gonflé, et chaque intervention prend une à deux heures.
Camille Mercier tient une liste de neuf adresses à Graville et Sanvic qu’elle revoit presque chaque septembre. Le 14 rue de la Cavée verte depuis 2021, le 8 rue de la Ferme, le 22 rue de l’Abbaye à deux pas de l’église Saint-Michel.
« On pourrait refaire les portes entièrement. »
Elle sait pourtant que dans dix-huit mois le même bois aura bougé de la même façon, parce que le problème n’est pas dans la porte mais dans l’air de la pièce. Aucune de ces neuf adresses n’a fait l’objet de travaux de ventilation. Aucune n’a reçu d’intervention sur les murs ou les fenêtres. Propriétaires comme locataires se contentent de l’ajustement annuel, moins coûteux qu’une rénovation complète. Le cycle est connu. Il n’est pas traité.
La demande de rendez-vous pour le 14 rue de la Cavée verte est arrivée le 28 août 2026 à 10h12. L’an dernier, elle était arrivée le 2 septembre à 9h47. Deux jours d’écart, cinq ans de suite, avec parfois les mêmes mots dans le courriel.
Ce que les archives disent, et ce qu’elles ne disent pas
Aux archives municipales du Havre, rue Gambetta, les registres de permis de construire de Graville montrent une vague de rénovations entre 2003 et 2009 : fenêtres remplacées, chaudières changées, salles de bain refaites, peu de mentions de ventilation, et jamais de calcul de renouvellement d’air. Un relevé de la direction régionale de l’environnement publié en 2011 signalait déjà dans ce secteur des taux d’humidité intérieure supérieurs à la moyenne de l’agglomération. Le document ne proposait pas de solution technique. Il constatait.
Ce que les archives ne disent pas, c’est ce que les habitants font de cette information.
Rien, la plupart du temps : ils ouvrent les fenêtres dix minutes le matin, ils chauffent un peu plus, ils raboutent. Chantal R., 74 ans, qui vit au 8 rue de la Ferme, a cessé de se plaindre. « On m’a dit que c’était l’air de la mer. J’ai grandi ici. L’air de la mer a toujours été là. » Le débat local, lui, revient par vagues : une réunion publique à la maison de quartier de Graville en 2019, une autre à Sanvic en 2023, chaque fois les mêmes constats, les mêmes témoignages, aucune suite concrète.
Le sujet n’est pas spectaculaire.
Il ne produit ni festival, ni exposition, ni saison culturelle. Il produit des portes qui ferment mal, des tiroirs qui frottent, et des appels à l’atelier.
Un problème sans fin, et ce que ça coûte
Un ajustement de porte de placard chez Kilergflux représente environ deux heures de travail : dépose de la porte, rabotage du chant, ponçage, repose. Quand trois portes, deux tiroirs et une plinthe sont concernés, la journée y passe. Le coût reste modeste pour un propriétaire isolé. Il se répète pourtant à l’échelle du parc : neuf adresses à Graville et Sanvic, ajustées chaque septembre depuis cinq ans, représentent environ cent trente interventions, et aucune ne règle la cause.
« On peut raboter une porte cent fois. »
Camille Mercier ajoute qu’à la cent unième elle sera encore gonflée, que l’atelier ne pose pas de ventilation, ne fait pas de travaux sur les murs et ne propose aucune garantie de résultat sur ce type d’intervention, parce que ce n’est pas son métier.
Le problème reviendra donc en septembre 2027, dans les mêmes rues, les mêmes immeubles, avec les mêmes appels. Nathalie Fournier prendra les rendez-vous. Camille Mercier passera rue de la Cavée verte avec son rabot. Guillaume Leroy répondra aux courriels. La question n’est pas de savoir si le bois va gonfler, il va gonfler ; la question est de savoir combien de portes on aura rabotées d’ici là.
Pour signaler un problème de ce type dans le secteur, l’atelier Kilergflux répond au 02 89 44 63 44 et à [email protected]. Le site kilergflux.click présente les horaires et les types de travaux réalisés, sans diagnostic structurel, sans intervention sur les réseaux et sans garantie de résultat.