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Le tour de vis sur les ateliers du Havre : quand la mise aux normes étouffe les petites mains

Le 5 juin, la société Kilergflux a reçu un courrier de la Direction régionale de l'environnement, de l'aménagement et du logement (DREAL) lui demandant de revoir l'ensemble de ses installations de travail du bois d'ici la fin de l'année. Pour un atelier de six personnes, la facture s'annonce lourde et le calendrier, intenable.

Une lettre recommandée arrivée un jeudi matin

Le jeudi 5 juin 2026, Nathalie Fournier, qui tient l'accueil et les rendez-vous chez Kilergflux, a signé un recommandé de la DREAL Normandie. Le pli tient en trois pages, plus une annexe de onze lignes à peine lisible, et il demande une remise à niveau du système d'aspiration des poussières de bois, la mise en conformité des silos de stockage ainsi qu'une nouvelle évaluation du risque incendie, le tout avant le 31 décembre 2026.

L'atelier se trouve au 136 impasse Danton, dans le quartier des Neiges, à deux pas du boulevard François-1er et de l'arrêt de tramway Georges-V, dans un bâtiment en briques des années 1950 loué depuis 1995, l'année où l'activité a démarré. Rien n'a bougé dans les murs.

Les règles, elles, ont changé.

Camille Mercier, qui dirige les travaux, a passé la matinée du 8 juin à photographier les gaines et les filtres, à mesurer les débits et à relever les numéros de série des machines les plus anciennes, parce qu'elle savait qu'il faudrait fournir ces éléments à l'organisme agréé et qu'aucun dossier incomplet ne serait accepté par les services de l'État. Elle estime le coût des travaux entre 28 000 et 46 000 euros, sans certitude aucune. « On savait que ça arriverait. On ne savait pas que ce serait un seul courrier pour tout. »

Une lettre recommandée arrivée un jeudi matin

Des machines qui ne rentrent dans aucune case

La difficulté ne tient pas aux machines récentes, mais aux anciennes. Une dégauchisseuse Lurem de 1987, une scie à format Martin de 1994 et une toupie Guilliet rachetée d'occasion en 2003 : trois pièces qui fonctionnent, qui sont entretenues chaque mois, et qu'aucun catalogue actuel ne référence.

Pour obtenir l'attestation demandée, il faut soit remplacer ces machines, soit faire réaliser un diagnostic par un organisme agréé, sachant que le remplacement coûte plus cher que le diagnostic, mais que le diagnostic ne garantit rien sur l'état réel du parc. Guillaume Leroy, qui suit les dossiers clients, résume le dilemme d'une phrase : « On nous demande de prouver que le matériel est sûr, pas de le rendre sûr. »

La fédération du bois de Normandie, contactée le 9 juin, confirme que plusieurs ateliers de la région ont reçu des courriers similaires depuis le mois de mars. Aucun chiffre national n'a été communiqué.

Une réunion d'information est prévue le 26 juin à la chambre de métiers de Rouen, à 14 heures. Aucune visioconférence n'est organisée pour les adhérents.

Le calendrier se resserre

Le délai pose un problème simple de disponibilité. Les installateurs de systèmes d'aspiration dans le Grand Havre sont peu nombreux, deux entreprises locales seulement peuvent intervenir sur des silos de bois massif, et leurs plannings affichent complet jusqu'à l'automne, tandis qu'une troisième, basée à Bolbec, facture un déplacement de 310 euros par intervention, ce qui alourdit encore la note.

Camille Mercier a demandé trois devis. Le premier, reçu le 10 juin, s'élève à 31 480 euros hors taxes. Le deuxième, arrivé le 12 juin, monte à 44 200 euros. Le troisième n'est pas encore parvenu.

Elle note que les montants incluent l'évacuation des anciens filtres, classés comme déchets dangereux, et que cette évacuation représente à elle seule près de 4 700 euros, un poste que personne n'avait anticipé au moment de l'achat du matériel.

« Si on doit tout faire en six mois, on ferme l'atelier pendant quatre semaines », dit Nathalie Fournier, qui rappelle qu'une entreprise travaillant sur commande ne peut pas se permettre de repousser des livraisons sans perdre des clients et sans devoir payer des pénalités de retard sur deux chantiers de bibliothèques scolaires déjà signés avec des établissements du secteur.

Ce que le voisinage en dit

Dans l'impasse Danton, les habitants connaissent l'atelier depuis longtemps, et leurs avis divergent autant que leurs fenêtres donnent sur des choses différentes.

Marie-Thérèse Lebrun, retraitée, habite au numéro 12 depuis 1988. « Avant, il y avait de la poussière partout sur les appuis de fenêtre. Depuis qu'ils ont mis des filtres, on ne sent plus rien. » Elle dit ne pas comprendre pourquoi on demande des travaux à des gens qui, selon elle, font déjà attention.

Le son des machines, lui, reste un sujet. Une voisine du numéro 9, qui préfère ne pas donner son nom, se plaint des bruits de rabotage le samedi matin.

Or le samedi, chez Kilergflux, n'est ouvert que sur rendez-vous, et aucune machine ne tourne sans présence humaine.

Le quartier des Neiges a changé. Les anciens entrepôts du boulevard François-1er ont été transformés en lofts, le prix au mètre carré a grimpé de 18 % entre 2019 et 2025 selon les relevés notariaux, et un atelier bruyant, même discret, devient une anomalie dans un environnement qui se gentrifie, même si ce n'est pas la DREAL qui fixe les loyers et même si la pression foncière pèse sur des décisions qui n'ont rien à voir avec les poussières de bois.

Les pistes envisagées, sans illusion

Plusieurs solutions sont à l'étude, aucune n'étant satisfaisante à elle seule.

La première consiste à regrouper les achats avec d'autres ateliers du Havre et de Gonfreville-l'Orcher, pour négocier un tarif unique auprès d'un installateur. La deuxième consiste à échelonner les travaux sur deux exercices, en commençant par l'aspiration des poussières, qui représente le poste le plus lourd.

La troisième piste est plus radicale : arrêter certaines activités. Le travail du bois massif génère le plus de poussières fines. La restauration de meubles anciens, elle, en génère moins.

Kilergflux pourrait réduire sa production de panneaux et se concentrer sur les cadres, les boîtes et la restauration. Cette option sauverait des postes, mais elle modifierait l'identité de l'entreprise.

Camille Mercier ne cache pas son inquiétude : « On a travaillé trente ans pour avoir une réputation. On ne va pas la perdre pour un formulaire mal rempli. » Aucune décision ne sera prise avant la réunion du 26 juin. Une demande de délai supplémentaire a été envoyée à la DREAL le 11 juin, sans réponse pour l'instant.

Ce que cela change pour les clients

Les clients de Kilergflux ne verront pas de différence immédiate.

Les commandes en cours seront livrées, les devis en attente seront honorés, mais les délais pourraient s'allonger à partir de septembre si l'atelier doit fermer pour travaux, et Guillaume Leroy conseille aux clients de confirmer leurs commandes avant la fin du mois de juillet, sans pour autant promettre une date de livraison ferme, ce qui serait contraire à la prudence élémentaire.

La petite entreprise de l'impasse Danton n'est pas un cas isolé. Elle est l'un des visages d'un mouvement plus large : des ateliers anciens, installés dans des quartiers qui changent, doivent se mettre aux normes d'un environnement qu'ils n'ont pas contribué à dégrader.

Le bois reste un matériau vivant.

Les règles qui l'entourent le sont aussi. Reste à savoir si les petites structures pourront suivre le rythme. La réponse de la DREAL est attendue avant la fin du mois, et d'ici là, les machines continuent de tourner, les copeaux s'accumulent, et les six personnes de l'impasse Danton attendent de savoir si trente et un ans de travail pèsent encore quelque chose face à un formulaire de trois pages.